samedi 30 avril 2016

30 avril 1315 : Pendaison d'Enguerrand de Marigny




Oh tiens, une autre mort ! Pas stupide cette fois, une exécution en bonne et due forme, à l'ancienne, ça va vous changer. On va parler d'un homme qui a atteint les sommets de la hiérarchie sociale, ministre d'un roi, qui a tout réussi dans l'honnêteté, mais qui n'avait qu'un défaut : être détesté d'un prince de France. Comme quoi l'existence ne tient à pas grand chose, aux relations et aux disgrâces. Pauvre Enguerrand de Marigny, pendu sur le plus grand gibet de Paris …


Les exécutions ont toujours été un divertissement dans l'Histoire, peu importe qui venait à mourir, qu'il soit innocent ou non. Les méthodes changent, on se souvient de la guillotine sous la Révolution, le bûcher, … La pendaison, réservé notamment aux voleurs, n'avait pas à être appliqué à Enguerrand de Marigny, notre homme du jour. Ce dernier n'aurait d'ailleurs pas dû mourir ! D'ailleurs, qui est-il ?

Enguerrand de Marigny vient de la petite noblesse, son arrière-grand-père Hugues Le Portier, portait ce nom car il avait pour fonction de garder les quatre portes du château de Lyons-la-Forêt (Eure). En 1204, il épousa Mahaut de Marigny, et ce fut son nom à elle qui fut transmis aux enfants. Enguerrand épousa en première noce Jeanne de Saint-Martin, filleule de Jeanne de Navarre, reine de France dont il eut deux enfants, puis se remaria. D'abord panetier de la reine, il fut un des favoris du roi, Philippe IV le Bel, qui le couvrit de titre : comte de Longueville, châtelain du Louvre, chambellan. Homme cultivé et intelligent, ses augmentations d'impôts le rendent impopulaires auprès du peuple ; il noue aussi des inimitiés au sein de la cour car, tout comme son roi, il veut une monarchie moderne et centralisée, loin de la tradition féodale, et s'attire les foudres des seigneurs, dont le propre frère du roi, Charles de Valois. Sa fidélité auprès du souverain lui donne toujours de pouvoir et de richesses : il devint gardien du Trésor et membre du conseil Royal. Autant dire qu'à la mort de Philippe IV le 29 novembre 1314, la chute va être rude pour le ministre tout puissant.

Le successeur du Bel, son fils Louis X dit le Hutin, est influencé par son oncle et tout le parti féodal. Ceux-ci accusent le ministre d'avoir détourné des fonds pour son propre bien. Une enquête fut menée mais ne mena à rien le 24 janvier 1315. A cette époque, il est toujours chambellan du nouveau roi mais on sait que sa disgrâce est proche. Mais Charles de Valois ne s'arrêtait pas en si bon chemin et lors d'un conseil royal qu'il reprocha au chambellan d'avoir vidé les caisses du royaume. Mais Marigny se défendit, n'ayant dépensé que sur ordre de son ancien souverain. Mieux encore, une partie des dépenses servirent à rembourser Charles lui-même, le roi ayant des dettes envers son frère ! Selon les Grandes Chroniques de France, le Valois se satisfaisait pas de cette réponse : « Certes, de ce mentez vous, Engorran ! » et Marigny de répondre « Par Dieu, sire, vous mentez ! » Et voilà le prince de France sauter à la gorge de son ennemi, l'assistance dut les séparer.

Si on aurait pu s'en tenir là, Charles de Valois était bien décidé à faire tomber son ennemi et chercha de nouveaux prétextes : voilà que le Chambellan aurait causé la mort du défunt roi ! Et pour couronner le tout, il déclara qu'il ne reviendrait pas à la Cour tant que l'autre ne serait pas arrêté. Pauvre Louis X, bien embêté d'avoir de mauvaises relations avec son oncle, le jeune roi de quinze ans, décida d'arrêter Marigny sur-le-champ, à Vincennes le 11 mars 1315, et emmené au Louvre (qui a l'époque ressemblait plus à une forteresse qu'au palais d'aujourd'hui). Mais avec la fonction de châtelain du Louvre, le désormais prisonnier pouvait s'enfuir et connaissait tous ses hommes, voilà pourquoi son ennemi s'entêta à de nouveaux caprices pour le faire transférer au Temple deux jours plus tard. Entre temps, le peuple avait appris son arrestation criait « Au gibet ! » dans tout Paris !

Le 15 mars s'ouvrit son procès à Vincennes, en présence du roi et des grands du royaume. Jean Hanière, avocat de l'accusation et prévôt de Janville, était l'avocat de l'accusation et développa de lourds blâmes sur l'accusé : trahison, déloyauté, parjure, prévarication, spoliations … Au total quarante et un griefs sont notés dans les Grandes Chroniques. La plupart des accusations ne tiennent pas la route : comment un homme comme Marigny ait pu voler le Trésor du Louvre en pleine nuit en compagnie de six hommes ? Ou que Mahaut d'Artois lui ait donné la haute justice et le marché de Beaumetz ? Les griefs volèrent en éclat les uns après les autres, peu solides ou mal renseignés. Quant à la défense, on refusa à Marigny de se préparer, on le renvoya donc au Temple.

Portrait de Louis X, 19e siècle
Mais Louis X, qui ne voulait pas voir son ancien chambellan mourir, pensa à l'exiler sur l'île de Chypre, ou Rhodes, selon les sources. Bref, très loin. Seulement, il fallait terminer ce procès : si les charges retenues contre lui étaient trop faibles, le peuple et certaines personnes réclamaient une sanction. Mais encore une fois, Charles de Valois intervint avec une nouveau lapin dans son chapeau : la sorcellerie. Comment ? On apprit que des proches d'Enguerrand de Marigny, sa seconde femme Alips de Mons et sa belle-soeur, sont allées voir le modeleur Jacques de Lor et sa famille, une femme et un fils, qui avaient des images en cire pour envoûter le roi et le comte de Valois pour se venger. Vérité, affabulation ? En tout cas, comme par hasard, ce fut toujours Charles de Valois qui apprit la chose ! Il fit arrêter tout le monde d'ailleurs, pour que tout soit plausible ! En tout cas, l'affaire fit grand bruit et le souverain ne pouvait plus prononcer la sanction de bannissement, mais bel et bien, la mort. Le jugement par ses pairs, comme dans la tradition féodale, eut lieu de le 28 avril et il attendit au Châtelet, l’exécution de sa sentence.

Pendaison Enguerrand de Marigny, Grandes Chroniques de France (British Library)

En ce mercredi 30 avril 1315, veille de l'Ascension, Marigny fut conduit, enchaîné avec les fers aux pieds, une coiffe blanche sur la tête, au gibet de Montfaucon. Il s'agit du plus grand gibet de Paris dont il ne reste (heureusement) plus une seule trace mais se situait sur la butte de Montfaucon, non loin de l'actuelle place du Colonel-Fabien (Xe arrondissement), et a existé jusqu'au début de XVIIe siècle. On peut imaginer un monument à seize fourches, haut d'environ 6 mètres. Effrayant. Le condamné fut pendu à l'angle du plus haut étage. A noter que son voisin du dessous n'était autre que le fils du modeleur. Courant juin 1315, on découvre son cadavre à terre, nu … on avait essayé de voler son corps ! Il fut replacé tout en haut, jusqu'en 1317, où son fils demanda au nouveau roi Philippe V l'autorisation d'être enterré dignement. Il fut définitivement enterré dans la collégiale d'Ecouis (Eure), que Marigny avait fondé, en 1325.


Quant à Charles de Valois, dans le remord sans doute, distribua en 1325 de l'argent aux pauvres de Paris en leur demandant de prier pour Marigny et pour lui même, avant de mourir le 16 décembre 1325.  

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